Phanie RIDEL-LIVET

Phanie RIDEL-LIVET

Après quelques années passées à enseigner le français, je deviens psychothérapeute, une fonction que j’exerce pendant presque vingt ans. A travers ces deux métiers, je n’ai cessé de nourrir une double fascination : celle pour la puissance du verbe, celle aussi pour l’inépuisable inventivité humaine… L’accompagnement thérapeutique m’a fait toucher à quel point chacun porte un livre. Son livre. Un texte structuré avec des adjuvants, des opposants, des drames, des ressources… Et le désir surtout d’aboutir à soi-même.

Dissimulé sous l’ordinaire, chacun recèle un monde. Un monde de rêves, de désirs, de révoltes insoupçonnées. C’est cet envers que j’écris. Le badaud oublié sitôt qu’on le croise, la voisine de palier, tous ces gens « du commun », moi comprise, nous sommes plein d’intrigues, de rebondissements, d’héroïsme même… Mon théâtre sert finalement à regarder sous les jupes du quotidien.

Il faut dire que j’ai su lire et écrire avant d’être capable de marcher. Et donc, à force de boulimie littéraire, j’ai fini par ne plus savoir où commençait la réalité, où commençait le livre. Mon jeu préféré est toujours le même : j’attrape un quidam au vol dans la rue et selon sa démarche, son allure, ses vêtements, je lui bâtis une histoire… Et c’est encore ce même jeu auquel j’invite le public aujourd’hui : partir d’un personnage qui pourrait passer inaperçu, créer avec lui une proximité, une intimité. De ce lieu inattendu naît alors un quelque chose, une fraternité : on se ressemble tellement qu’on ose se dire en vrai.

J’ai aussi, je l’avoue, une certaine tendance à la transgression. Les mots « ordre » ou « contrat social » me donne vite des boutons. Pour des tas de raisons, bien visibles mais que je raconterai pas ici, ma phrase favorite est : « Puisque rien n’est possible, tout est permis ». L’adversité, point trop n’en faut, a des effets galvanisants… Mes personnages évidemment me ressemblent. Mais s’ils sont rebelles, c’est tout en tendresse. Dans le théâtre qui est le mien, on ne kidnappe personne ; on propose plutôt, on prend délicatement par la main. Avec humour aussi.

La littérature juive m’accompagne depuis toujours. J’y suis chez moi au point de trouver dans l’hébreu presque une langue maternelle. Je suis aussi chez moi dans cet « humour juif », un humour qui sait si bien désavouer le tragique. Ce rire là ne dit pas tout ce qu’il sait, ni tout ce qu’il a vu, il est pudique. Mon travail d’écriture se veut ainsi : pudique. « Je voudrais écrire comme on dessine une estampe, avec juste assez de mots pour donner corps au silence » . Cette phrase, que je cite de mémoire, est d’Etty Hillesum. J’aimerais, moi aussi, que mes créations imitent des estampes. J’en suis loin sans doute. Avec juste ce qu’il faut de mots et des comédiens jouant sur la palette infinie du silence…